Homélie pour le 4e dimanche ordinaire –
Saint-Louis de Montfort – 1er février 2026
C’est peu dire que les Béatitudes semblent à contre-courant. Elles ne dessinent pas le portrait-robot d’une personne épanouie, telle que les professionnels du développement personnel l’envisagent. « Si on n’a pas une Rolex à 50 ans, c’est qu’on a raté sa vie » avait dit un homme influent il y a quelques années… Jésus, lui, invite plutôt à mettre sa vie sous le signe de la simplicité, et même de la pauvreté, ou encore de l’humilité.
L’humilité est une vertu un peu spéciale. On l’apprécie chez les autres (les personnes humbles sont des personnes agréables), mais pas trop pour soi-même (on aime bien être reconnu à sa juste valeur) … Pour nous éduquer à l’humilité, la parole de Dieu aujourd’hui prend deux chemins.
Le premier est celui indiqué par saint Paul dans la première aux Corinthiens : « Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. » On dirait que saint Paul parle de nous. Attention : ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de personnes importantes parmi nous qu’il n’y a pas beaucoup de personnes généreuses (la galette des bénévoles l’a bien illustré vendredi dernier). Mais quand-même, l’humilité, ce n’est pas la peine d’aller la chercher très loin : c’est notre condition naturelle. Si nous nous regardons bien, il n’y a pas trop de quoi faire le fier. Nous avons des qualités bien sû, mais aussi pas mal de défauts. On a certainement quelques compétences, mais on trouvera facilement plus compétent que nous dans notre domaine. Notre assemblée ne ressemble pas trop à l’Académie Française.
Faut-il s’en désoler ? Pas sûr. Car, poursuit saint Paul, « ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour réduire à rien ce qui est. » C’est justement parce que nous ne sommes pas grand-chose que Dieu peut travailler par nous sans que nous le gênions. Par moi-même, je ne peux pas grand-chose, alors je mets Dieu dans le coup, en prenant le temps de la prière, en recevant les sacrements, pour que ce soit avec sa force et sa lumière que je m’acquitte de ce que j’ai à faire. Ce que Dieu apprécie le plus chez moi, ce ne sont pas mes qualités (ça tombe bien, je n’en ai pas tant que cela), c’est ma disponibilité à sa grâce. Et si on me loue pour quelque chose que j’ai bien fait ou bien dit, je réponds aussitôt : « C’est grâce à Dieu ».
Au fond, l’humilité ce n’est pas tant ce qu’il faut choisir, que ce à quoi il faut consentir, sans se lamenter. C’est le premier chemin que nous indique la parole de Dieu aujourd’hui.
Il y a un deuxième chemin, qui nous est indiqué par l’évangile des Béatitudes. Et à l’inverse du premier, il s’agit justement de choisir l’humilité. Préférer pleurer que faire pleurer, préférer la douceur à la violence, préférer avoir faim de justice plutôt que de se faire justice, etc. C’est cela, avoir un cœur de pauvre. C’est accepter d’être touché par la souffrance des autres, mais aussi d’être ému par leurs récits de vie, par leur joie, par leurs espérances. Un cœur de pauvre, c’est un cœur qui se laisse toucher par les autres, qui ne détourne pas le regard. Une humble personne, c’est une personne qui se laisse toucher en plein cœur sans chercher à se protéger. Et c’est en même temps une personne qui se laisse toucher par le Christ, qui se laisse saisir par lui.
Car le grand pauvre de l’Évangile, c’est Jésus. C’est lui, le pauvre de cœur, le doux, le miséricordieux, celui qui a faim et soif de justice, l’artisan de paix. Dans l’évangile de Matthieu, les Béatitudes sont le premier enseignement de Jésus (nous sommes au chapitre 5). Et vous connaissez le dernier discours de Jésus dans ce même évangile, au chapitre 25, le récit de jugement dernier, où le Roi accueille les hommes en leur disant : j’avais faim et vous m’avez donné à manger, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli… à chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Deux discours qui sont comme en miroir l’un avec l’autre. Au fond, les Béatitudes sont un autoportrait de Jésus, et choisir l’humilité, c’est choisir de lui ressembler, lui qui a laissé l’Esprit envoyé par le Père se déployer dans toute sa vie.
Consentir à l’humilité, parce que c’est notre condition humaine. Choisir l’humilité, parce que c’est la condition du Fils de Dieu. L’humilité nous fait nous tenir en vérité devant les autres et devant Dieu ; accueillons-la comme une grâce.
François RENAUD
