Homélie du 10 mai 2026_6ème dimanche de Pâques
par François Corbineau
Je vous propose tout d’abord un petit effort d’imagination. Imaginons un instant que nous sommes à la place de ceux qui suivent Jésus ; Jésus on le connaît, on l’apprécie, on le suit. Il a fait pas mal de bruit avec ses miracles et ses paroles provocantes ; nombreux sont ceux qui veulent le faire taire. Nous, ses disciples on est inquiet pour lui : que va-t-il lui arriver ? Inquiets pour nous : nous marchions à sa suite et voilà qu’il doit nous quitter… Alors Jésus nous rassure : « Je ne vous laisserai pas orphelins… le monde ne me verra plus mais mon Père vous donnera un défenseur qui sera toujours avec vous, c’est l’Esprit de vérité » Des paroles qui résonnent comme un adieu mais aussi comme un « tenez bon, n’ayez pas peur… si vous m’aimez… » comme condition à notre vie avec Lui.
N’empêche qu’aujourd’hui encore, on est dans la situation des disciples ? Le départ de ceux qu’on aime est toujours douloureux ! Les propos de Jésus ne sont pas d’une clarté absolue : que veut bien signifier « le monde ne me verra plus mais vous, vous me verrez » ?
Jésus prépare ses amis à ce qu’on appelle « le temps de l’Eglise ». Voilà que s’ouvre une nouvelle existence avec Jésus vivant autrement. Et puisque nous vivons ce temps là, notre challenge c’est de chercher à voir Jésus à l’œuvre alors qu’on ne peut en fait ni le voir ni le toucher !, Comment donc Jésus-Christ peut-il se rendre présent aujourd’hui dans ce monde si chahuté, si violent ?
– Il y a bien des façons d’être présents les uns aux autres, et la présence physique n’est pas forcément le 1er signe d’union des personnes entre elles. Les uns à côté des autres, on peut se toucher et être profondément séparés de diverses manières. Ce qui unit les personnes (dans le couple, la maman et son enfant…), c’est l’amour gratuit.
Jésus est cette force qui nous aide à croire que la contagion de l’amour gagnera peu à peu et qu’il est possible de transformer l’esprit du monde en esprit d’amour.
Jésus est vivant chez les hommes partout où l’on partage, où l’on s’aime en vérité, où l’on fait la paix, partout où on libère de l’injustice, de la violence, de la misère… c’est là qu’il croise nos routes quotidiennes ? Il ne nous est pas demandé des choses extraordinaires, merveilleuses, idéales ou impossibles. Simplement de rester disponible, le cœur ouvert, d’aller vers, sortir, ouvrir les yeux, l’oreille attentive et nouer des relations : Dieu ne cesse d’intervenir et se révéler dans nos vies de toutes sortes de façons.
Tenez regardez celles et ceux qui prennent leur distance par rapport à l’Église avec ses règles, ses rites, son langage et ses mots incompréhensibles, leur générosité n’est pas démobilisée, ils apportent leur énergie pour tenter de changer le monde, ils nous ramènent à l’essentiel, à la source, nous confrontant tout simplement aux gestes et aux paroles de Jésus, jusqu’à une remise en cause… (prépa mariage, baptême, caté et prépa à la communion…)
ou ceux qui traversent des galères : pas de boulot, problèmes familiaux, difficultés du logement Ils apprennent ensemble à s’écouter, à se conforter, à prendre des initiatives : ils sont délégués de classe, dans un conseil municipal (de jeunes), dans un engagement social ou à l’international… du volontariat, de la coopération…
… ces jeunes qui sont en mouvement pour ne pas rester seuls et relire ensemble leurs vies, y déceler le positif et se soutenir mutuellement, décider des actions qu’ils vont mener en étant solidaires (ils nous apportent des témoignages vivants). N’est-ce pas là une foi d’engagement qui nous dit : « je crois en l’autre ; je crois que Dieu aime le monde ».
Aussi faut-il se réjouir de voir naître cette « civilisation de l’amour » des initiatives sous des formes les plus diverses dans la société, avec des hommes et des femmes dévoués à la « commune humanité ». Chacun de nous habite une rue, un quartier et donc une commune… ne croyez-vous pas que ça commence là ?
Certes ce n’est pas toujours facile de relire sa vie pour y voir l’Esprit à l’œuvre. ce n’est pas toujours simple de s’engager avec d’autres à bâtir l’amour de Jésus-Christ afin de le percevoir bien vivant. Parfois le découragement peut nous atteindre… mais le monde attend de nous que nous ne baissions pas les bras devant les difficultés – avec nos « à quoi bon » qui rongent nos énergies.. le sentiment d’être impuissants devant les injustices, les problèmes qui nous dépassent dans ce chaos du monde…- oui le monde attend que nous gardions l’espérance au cœur.
Comme le disaient nos amis et frères chrétiens de Palestine:
« Espérer c’est être capable de voir Dieu au milieu de l’épreuve et d’agir avec son Esprit en nous. A partir de cette vision nous puisons alors la force pour persévérer, survivre, lutter et nous efforcer de changer la réalité ;
Espérer veut dire ne pas se résigner devant le mal mais dire non à l’oppression et l’humiliation et continuer à résister au mal. »
Allons-nous trouver la force de lire dans la vie du monde les signes de résurrection. L’Esprit n’a pas déserté comme le dit le Père Pizzaballa :
« … Et si quand on sortira des décombres, ce seront les associations, les mouvements et les initiatives locales, qui n’ont jamais cessé d’agir, qui devront être les architectes de la reconstruction, et non les grandes organisations internationales.
La débâcle du système international aura, en cela, au moins le mérite d’avoir redonné visibilité et dignité à ceux qui n’avaient jamais cessé de travailler avec une obstination tenace à considérer l’autre comme un être humain, sur le terrain en Palestine.»
– * et je vous invite à lire l’appel poignant du Cardinal Pizzabella pour la Terre Sainte (dans La Croix du 29 avril) et sa lettre pastorale sur internet, un texte chrétien des plus forts pour notre temps ! –
Ces week-ends prolongés de mai sont peut le temps d’y réfléchir. Non pas pour se retirer du monde mais pour mieux y être présent dans des temps d’échanges : une marche, une table, un jeu, une lecture, une convesation, une action militante ou bienfaisante ; pour retrouver ce que le tumulte quotidien menace d’effacer : le lien aux autres et au monde. Il est encore temps… (édito O.F. de ce jour)
Osons semer des germes de nouveauté et de vie dans la libre circulation de l’Esprit. Il saura les faire pousser pour que fleurissent la paix et la justice, l’amour et la pardon, la dignité de tout homme…

